Billet d’humeur : mes poils, le patriarcat & moi.

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“C’est finalement en répondant à une injonction sexiste que je me suis libérée de cette même injonction : à bat la dépilation et vive les poils !”

A l’origine de la tendance zéro poil

Aujourd’hui j’aimerais apporter un témoignage concernant les poils des femmes et plus particulièrement les injonctions à l’épilation et à la dépilation (le fait de retirer les poils). Depuis mon adolescence (donc depuis un petit paquet d’années, quand même), j’ai dépensé des sommes folles dans des instituts d’esthétique, dans des produits cosmétiques, dans des machines électriques et autres rasoirs pour enlever les poils de mes gambettes, de mes aisselles et de mon sexe. 

Au début, vers l’âge de quatorze ans quand j’ai commencé, je ne conscientisais pas vraiment pourquoi je le faisais mais seulement qu’il fallait le faire. Je devais retirer mes poils pour être comme les autres et pour être acceptée, comme si ce geste légitimait l’appartenance convenable et correcte au genre féminin. Par autres, je fais effectivement référence à mes copines d’école, aux femmes de ma famille, aux femmes de la télé, aux femmes des publicités, aux femmes des magazines, etc. Parfois suggérée à demi-mots, parfois clairement énoncée, l’injonction de la femme sans poils se transmet de mères en filles, de filles à filles, de femmes à femmes. Ma mère, elle, parlait souvent de ses poils et de ses jambes qui n’étaient jamais assez nickel à ses yeux. C’est d’ailleurs elle qui, pour répondre à mon désir de ne plus être poilue, m’a accompagné à mes premières séances de torture.

Mais à l’époque, se dépiler répondait en parallèle à une autre injonction, celle de plaire, d’être attirante et désirable aux yeux des mecs dans ma vie, ceux de l’école, ceux des vacances, ceux que je courtisais, ceux dont j’étais amoureuse. Impensable d’essayer de les séduire avec du poil aux pattes, comme qui dirait ! Quand j’étais au lycée et même après, à l’Université, j’ai entendu un paquet de mecs cis hétéro dire que pour eux une meuf avec des poils c’était un no go !

Mes poils, ma bataille

Bon, au bout de quelques temps, j’ai quand même commencé à saisir l’injustice de cette affaire de poils. « Putain ! », je m’insurgeais ! Pourquoi diantre les mecs que je fréquentais pouvaient être des yétis s’ils le souhaitaient alors que moi je devais faire mal à mon corps et à mon porte-monnaie pour être ok. Je dis ok, et pas belle ou jolie ou sexy, parce que l’injonction du zéro poil c’est une injonction parmi les nombreuses autres qui font peser lourd la charge mentale quotidienne des femmes : poids, maquillage, cheveux, vêtements, lingerie, féminité et j’en passe ! Bref, cette histoire me paraissait bien inégalitaire, en plus de me prendre du temps et de l’argent. Néanmoins, je continuais à répondre à ce critère que j’estimais esthétique ayant moi-même intériorisé toute sorte de croyances farfelues, vous en conviendrez (je l’espère) : “une femme poilue, c’est repoussant, c’est dégueu, c’est négligé !”, “une femme poilue c’est une hippie, une marginale !”, “une femme poilue, c’est pas une femme !”.

Le climax de l’histoire a lieu il y a quelques mois quand, finalement, j’ai commencé les séances de lumière pulsée pour me débarrasser (presque) définitivement des poils situés sous mes aisselles et autour de mon sexe pour être tranquille avec eux, ou plutôt sans eux, pour le restant de mes jours. Dans ce protocole, on nous demande de ne pas enlever les poils entre les séances qui s’espacent de six semaines. Ainsi, au bout de quelques temps, aisselles et pubis se retrouvent bien garnis. Et c’est là que j’ai eu le déclic. J’ai continué à aller à mes séances d’aquabike à la salle de sport et à lever les bras sous le nez du coach et de mes voisin·e·s de vélo, à lever les bras aussi pendant les cours de yoga tandis que je saluais le soleil et j’ai même continué à avoir des rapports sexuels avec mon mec qui semblait étonnamment me désirer autant qu’avant, et ce sans éteindre la lumière ! En fait, contrairement à ce que j’aurais cru qu’il se produirait, je ne me suis pas cachée, je n’ai pas caché mes poils, je n’ai pas eu honte et je ne me suis pas sentie moins belle, moins attirante ou moins femme. Et là je me suis dit : “Mais meuf, en fait, qu’est-ce qu’on s’en fout de tes poils ! Que tu en aies ou pas, t’es (belle) comme t’es !”

Aujourd’hui, je suis pleinement consciente et farouchement en colère contre cette folle injustice que d’avoir à dépenser autant d’énergie, de temps, d’argent et de pensées pour répondre à des injonctions sexistes et à des critères de beauté qui verrouillent un système de domination et de contrôle du corps des femmes. Quand on comprend cela, on comprend aussi que faire le choix d’arrêter de s’épiler, c’est carrément devenu un acte politique que de nombreuses féministes ont d’ailleurs adopté pour résister à l’aberrant et abject patriarcat (sans ironie, on s’entend). 

En conclusion…

“M’épile-je toujours ?”, me questionnerez-vous logiquement. Le confinement aidant, j’ai lâché prise en ce qui concerne le maillot et les aisselles et je ne pense pas terminer le protocole de lumière pulsée en dehors des deux séances restantes déjà payées. Et pour tout vous dire, je le vis bien, c’est-à-dire que je peux brandir éhontément, voir fièrement, mes aisselles au nez des premiers passant·e·s venu·e·s. Pour les jambes, plus visibles et plus exposées au regard d’autrui, c’est une autre histoire. Parce que si moi je me suis déconstruite sur ce sujet, si moi je prends part à la lutte féministe (pas que pour les poils, hein!), c’est loin d’être le cas de tout le monde et les problématiques qui persistent autour du sujet de la pilosité féminine sont toujours bien réelles. Et oui, aujourd’hui encore (je rappelle que nous sommes en 2020), dans l’espace public être une femme et avoir des poils, c’est s’exposer à des regards jugeant, désapprobateurs, des violences verbales comme des moqueries, des remarques sexistes ou des insultes, de la discrimination, etc. Et précisons, d’ailleurs, que ces problématiques sont symboliques et révélatrices de l’ensemble des difficultés et des violences auxquelles les femmes font face au quotidien (administratives, économiques, psychologiques, physiques, sexuelles).

Bon, personnellement, j’aimerais surtout pouvoir me dire que je fais bien ce que je veux de mes poils – et plus globalement de mon corps – que le fait de les enlever ou de les garder ne regarde exclusivement que moi (et certainement pas ces messieurs) et que mon majeur se dresse solidement face aux injonctions patriarcales en tout genre que je décide de ne plus subir. Mais entre nous, je vous l’avoue, plus le temps passe et plus je me dis : hauts les cœurs et vive les poils !

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