Le chemin de Stevenson : 272 km à pieds pour se retrouver.

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Journal de randonnée : extrait

“Départ de Lyon pour le Puy-en-Velay avec Carl, mon compagnon de route à quatre pattes, et mon sac-à-dos peut-être un poil trop lourd. Je suis surexcitée à l’idée de quitter la ville qui m’a happée depuis plus d’un an, depuis mon retour d’Australie. Cette nouvelle ville que j’ai faite mienne mais à laquelle je n’appartiens pas. Mon cœur est à la terre, aux arbres et au soleil, aux nuits étoilées et à la lune, à la mer et ses vagues et à la montagne et ses vallées. J’écris ces mots dans le train alors que j’embrasse ce sentiment si spécial qui précède l’expérience. Je me prépare à marcher 272 kilomètres sur le chemin de Stevenson.

Une fois arrivés au Puy, nous nous promenons dans les ruelles en pierres jusqu’à la cathédrale et en bas de la colline à la Vierge rouge qui surplombe la ville. Le charme est indéniable dans cette bourgade française au patrimoine historique fort. Pour le moment, Carl est en laisse avant une liberté prochaine. Le soleil tape, mais il y a encore assez d’air pour que la chaleur soit supportable et l’air respirable.

14h, l’heure de se mettre en route sur le GR70. Lorsque je croise les premières bandes rouge et blanche sur un poteau de signalisation, je sens que mon cœur s’emballe légèrement. « J’y suis ! », je m’exclame à haute voix. Un an et trois mois après avoir quitté l’immensité des terres sauvages australiennes, je goûte à nouveau à l’aventure ! Depuis le temps que je rêvais de partir marcher en solitaire et de sillonner les paysages de mon pays.

Nous parcourons les huit premiers kilomètres en deux heures, sous un soleil écrasant dont nous sommes protégés par des petits chemins majoritairement ombragés, bordés de murets en vieilles pierres. Lorsque nous arrivons à Coubon, l’enseigne lumineuse de la pharmacie affiche 35°C, il est 17h. Coubon est un village en bord de Loire surplombé par le château de Bouzols, que l’on peut apercevoir au loin. La pause s’impose alors, au bord de l’eau, je prends le temps de déguster une banane et je laisse Carl se rafraîchir.

C’est après Coubon que le chemin se corse un peu, nous commençons à grimper sur quelques centaines de mètres. Nous atteignons le bourg de l’Holme par une route goudronnée. Les hommes que je croise au volant de leurs tracteurs me saluent chaleureusement. Il est maintenant 18h, ils doivent sûrement être sur le chemin de retour chez eux. Mon sac-à-dos est devenu un fardeau depuis la reprise et je me mets en quête d’un endroit où camper pour la nuit. Finalement, au détour d’un petit chemin derrière un champ de blé, éloigné du sentier principal, je trouve l’endroit parfait avec une vue imprenable sur la vallée. J’y installe mon campement, avant de m’assoir, enfin. Qu’il est inhabituel de se retrouver avec comme uniques stimulations les bruits et la vue de la nature, seul·e avec soi-même, sans écrans, sans personne avec qui converser. J’installe ma tente, je grignote une pomme et je lis quelques pages du récit de Stevenson à propos du chemin que je parcours. Face au vide, dans cette situation inédite, je me sens remplie de joie. C’est alors que le coucher de soleil offre ce spectacle que j’aime tant. Le ciel flamboie, deux chevreuils passent à quelques mètres de nous et je retiens Carl de partir les chasser. Je souris et je respire, profondément, consciemment. Je me sens soulagée, apaisée, à ma place.

Les lumières s’allument une à une dans le village en contrebas tandis que la nuit s’installe, j’entends les cloches d’un troupeau de vaches résonner au loin. Il est 21h30 et je suis épuisée. Il est temps de m’installer dans ma tente et de me blottir à nouveau dans ce sac de couchage qui m’a suivi au bout du monde. Ce soir, je suis quelque part entre l’Holme et Monastier et mes épaules sont moins lourdes qu’hier. Je n’espère qu’une chose en m’endormant, me réveiller au milieu de la nuit pour ouvrir la tente et admirer un autre de mes moments favoris : quand les étoiles font briller le ciel. »

Coucher de soleil, premier bivouac au bourg de l’Horme

Le GR70 ou chemin de Stevenson

Quand je relis les mots de mon journal de randonnée du mois d’août 2018, chaque page me fait sourire. Mon cœur se remplit d’une douce nostalgie et je suis ramenée à la palette d’émotions que j’ai ressenties pendant les douze jours où j’ai marché deux-cent-soixante-douze kilomètres du Puy-en-Velay à Alès.

Le GR70, aussi appelé chemin de Stevenson du nom du célèbre auteur qui l’a fait connaître, m’a paru être une bonne idée pour une première randonnée longue en duo avec mon chien. C’est un GR de niveau moyen avec des dénivelés abordables et qui traverse très régulièrement des villages où l’on peut se ravitailler et donc alléger son sac en vivres. Le point de départ se fait dans le Velay, puis le GR traverse le Gévaudan, le mont Lozère et les Cévennes.  

Le Velay

Le Velay est un doux mélange coloré entre reliefs volcaniques et hauts plateaux agricoles. D’un côté les champs de lentilles vertes discutent inlassablement avec de grands pins aux formes torturée et, de l’autre, les petits murs de pierre semblent vouloir organiser le paysage en soulignant chaque pâture. Au milieu de cette verte campagne, la lave donne aux hameaux ses couleurs rouge et noire tandis que la Loire serpente tranquillement ajoutant sa touche de bleu.*

Les premiers jours dans le Velay, j’ai parfois marché à flanc de colline avec des vues imprenables sur les vallées alentour. Je me suis rafraîchie au bord d’un lac entouré d’une apaisante forêt de sapins (1). J’ai admiré des champs de blé blond qui se confondaient avec l’horizon bleu azur lors d’une journée de marche caniculaire. J’ai parcouru des prés fleuris et multicolores dont les plantes sauvages étaient plus hautes que moi avant d’arriver dans l’un des plus beaux villages de France (2).

Paysage du Velay, photo de https://www.chemin-stevenson.org/

Le Gévaudan

Le Gévaudan est un pays légendaire où les petites vallées accueillent des forêts sauvages éclairées de pâturages et de marais, où le silence laisse deviner le murmure des nombreux ruisseaux et où les tapis de mousse invitent au repos jusqu’à ce que l’odeur des framboisiers et des bouleaux réveillent ensemble tous les sens.*

Là, dans le Gévaudan, malgré les muscles endoloris par les courbatures des premiers jours et les nuits à même le sol, j’ai marché parfois plus de trente kilomètres par jour. J’ai traversé d’autres village médiévaux chargés d’histoire et, lors d’une nuit d’orage, j’ai dormi près des ruines d’un château vieux de centaines d’années (3), protégée par une statue de la Vierge qui en surplombait sa chapelle. Je me suis fatiguée en grimpant un sommet (4) pour ensuite m’émerveiller de la vue et je me suis reposée dans l’enceinte accueillante d’une abbaye perchée à mille cent mètres d’altitude et cachée au milieu d’une forêt dense (5). Je me suis perdue sur les chemins en discutant avec un compagnon de randonnée rencontré un soir de camping municipal et retrouvé plus tard sur la route.

Château de Luc, photo de https://www.chemin-stevenson.org/

Le mont Lozère

Le mont Lozère est un étrange massif nu, parsemé de chaos granitiques aux formes arrondies et ponctué de nombreuses sources fraîches. Il est un pays à part entière où les genêts enivrent le printemps lui-même et où la bruyère violette et les myrtilles bleues annoncent plus tard la fin de l’été. Au sommet de Finiels, le temps s’arrête, laissant aux yeux le plaisir de courir des Alpes aux Pyrénées. La force des lieux imprègne alors immanquablement le corps tout entier du marcheur avant de le pousser vers les volutes bleues des fameuses Cévennes.*

Le Mont Lozère marque nettement une césure entre les paysages d’avant et les paysages d’après. En une seule journée et en quelques kilomètres, j’ai eu l’impression de passer d’un pays à un autre. Je me suis émerveillée devant les couleurs vives de la flore en grimpant, tant bien que mal, un sommet majestueux (6). Tout en haut, j’ai été émue de l’immensité de la nature qui m’entourait et que j’ai chérie très fort. J’ai eu mal aux genoux dans des descentes interminables qui sont venues à bout de semelles de chaussures, rafistolées à la ficelle. J’ai grimpé pendant des heures dans la brume et sous la pluie et j’ai pris conscience de chacun de mes muscles et de la force de mon corps. J’ai vécu des rencontres, des retrouvailles et des moments de partage convivial avec d’autres randonneur·e·s, au détour d’un sentier ou autour de la dégustation d’une pizza et d’un petit verre de vin rouge de pays (7). J’ai apprécié comme rarement auparavant le contact de mon corps avec un lit en m’offrant une nuit en gîte communal (8).

Mont Lozère, photo de https://www.chemin-stevenson.org/

Les Cévennes

Profondes et lumineuses à la fois, les vallées cévenoles invitent doucement au farniente, à la nonchalance du midi. Les sentiers de schiste glissent à travers les forêts de châtaigniers, plongeant vers les rivières rafraîchissantes avant de rejoindre les sommets ensoleillés. Les lauzes laissent progressivement la place aux tuiles sur les toits et chaque petit village traversé a ses histoires à raconter, en échange des vôtres bien sûr.*

Les Cévennes m’ont offert un spectacle époustouflant. Là-bas, j’ai marché sur une ancienne voie ferrée en longeant la roche rouge de la vallée de la Mimente. J’ai eu envie de me baigner nue dans la rivière que j’entendais s’agiter inlassablement en contrebas du chemin. J’ai rejoint cette rivière et j’y ai soulagé mon corps dans sa fraîcheur. J’ai glissé sur des pierres lisses et j’ai séché sous les rayons du soleil doux d’une soirée d’été en caressant les brins verts de l’herbe sauvage. J’ai été chaleureusement invitée à passer la nuit chez un couple en vacances avec qui j’ai partagé un apéritif italien et des récits de vie (9). Sur le lit d’une autre rivière, j’ai partagé un repas avec des randonneur·e·s devenu·e·s compagnons de route. Ensemble, nous avons partagé un moment inoubliable en marchant dans la nuit sombre mais éclairée de milliers d’étoiles dont beaucoup d’entre elles ont filé sous nos yeux envoûtés. J’ai dormi dans l’herbe, sous la voûte céleste, près d’une vieille maison en pierre abandonnée. Puis, ensemble toujours, nous avons été sauvé·e·s d’une nuit d’orage par un couple de retraité·e·s qui nous ont accueilli généreusement dans leur demeure perdue au milieu d’hectares de pins et de châtaigniers. Le dernier jour de ce périple, ils nous ont offert un petit déjeuner gourmand. Depuis leur terrasse, nous avons aussi régalé nos yeux avec la vue magnifique sur les vallées cévenoles s’étendant à perte de vue. Enfin, sur des chemins de terre qui devenaient petit à petit des routes goudronnées, j’ai foulé les derniers kilomètres à l’aide d’un bâton pour soulager mon genou devenu fébrile.


Vallées cévenoles, photo de https://www.chemin-stevenson.org/

Finalement, après deux cent soixante-douze kilomètres, j’ai atteint la destination finale en arrivant à Alès, le cœur rempli d’une joie immense mais serré de retrouver la vie urbaine si vite. J’ai pris un train puis une voiture et en quelques heures seulement, j’étais de retour à Lyon, chez moi.

Au delà des pas

Lorsque j’ai commencé à marcher, je me suis presque instantanément reconnectée à ma joie, pure et authentique. Après une année très difficile au cours de laquelle mes corps physique et psychique avaient été rudement mis à l’épreuve, cette randonnée en pleine nature et seule avec moi-même a eu un pouvoir de guérison d’une puissance inattendue. Elle a permis à la fois d’apaiser l’agitation mentale et d’apprivoiser jusqu’à aimer le silence intérieur qui se diffusait en moi progressivement, au fil des kilomètres. J’ai vécu ces douze jours comme une longue méditation en mouvement, mais aussi comme un exutoire émotionnel. J’ai souri, j’ai ri, j’ai chanté. Je me suis énervée, j’ai pleuré, j’ai crié. Mon corps a souffert et n’a jamais été aussi vivant, fort et alerte. Mon cœur a hurlé et il s’est ouvert, a pansé des blessures et en a cicatrisé certaines autres. Tout s’est ralenti, s’est simplifié au cours de cette exploration sensorielle du chemin vers Alès mais surtout vers moi-même.

Comme le dit si joliment David Le Breton dans son livre Marcher, éloge des chemins et de la lenteur, « marcher est avant tout un long voyage à ciel ouvert dans le plein vent du monde et dans la disponibilité à ce qui advient, tout chemin est enfoui en soi avant de se décliner sous nos pas et la marche ouvre à chaque fois à une expérience et à une transformation heureuse de soi. »

Moi, au sommet de Finiels

  1. Le lac du Bouchet-saint-Nicolas
  2. Pradelles
  3. Château de Luc
  4. Sommet de l’Epervelouze
  5. Abbaye de Notre-Dame-des-neiges
  6. Sommet de Finiels
  7. Pont de Montvert
  8. Gîte communal de Florac
  9. Parc national des Cévennes

*texte de l’association Sur le chemin de Robert Louis Stevenson

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